EDWARD EMERSON BARNARD

par Pierre Paquette

Edward Emerson BarnardFils de Reuben Barnard et Elizabeth Jane Haywood, Edward Emerson Barnard est né le 16 décembre 1857 à Nashville (Tennessee, États-Unis), après le décès de son père ; c’est donc leur mère seule qui éleva Edward et son grand frère. Elle était si pauvre qu’Edward dut travailler — comme assistant du photographe Van Stavoren — dès l’âge de 9 ans ! Sa première tâche fut de s’assurer qu’une caméra pointe continuellement le Soleil, sans s’endormir comme l’ont fait ses prédécesseurs [1][2]. Cela développa certainement cette patience si utile à l’astrophotographe qu’il allait devenir !

Cette pauvreté n’empêcha pas Edward d’économiser assez, sur 10 ans, pour s’acheter en 1876 une lunette de 130 mm (5″), au cout de 400 $, ce qui était son salaire pour environ huit mois de travail. Il eut « une petite lunette » faite maison par un collègue de travail, puis plus tard une « plus grosse » de 57 mm (2¼″) faite par lui-même avec un objectif acheté. La lunette de 130 mm lui permit de découvrir trois comètes, les 12 mai et 17 septembre 1881 [1] ainsi que le 13 septembre 1882 — il n’annonça cependant pas la découverte de la première, qu’il n’observa que deux jours de suite et ne revit jamais.

En 1877, Edward joignit les rangs de l’American Association for the Advancement of Science. Son président, Simon Newcomb, lui indiqua que pour réussir en astronomie, Barnard devait posséder de solides connaissances mathématiques. Avec l’aide occasionnelle d’un tuteur engagé spécialement pour cela, Barnard se mit à apprendre ce qu’il devait apprendre… et un peu plus.

Ses péripéties scientifiques ne l’écartèrent pas d’une vie sociale et sentimentale, et il épousa Rhoda Calvert le 27 janvier 1881 — la sœur de ses premiers employeurs [3][4]. Elle fut l’amour de sa vie, décédant un peu moins de deux ans avant lui (le 25 mai 1921), l’encourageant tout au long de sa vie à poursuivre ses rêves et ambitions, et s’occupant de la mère de Barnard, rendue invalide, jusqu’au décès de celle-ci [1].

Hulbert Harrington Warner [1842–1923] était un riche industriel ayant fait fortune en vendant des coffres forts et des médicaments. Il finança notamment l’Observatoire de Rochester (démoli dans les années 1920), à l’époque « l’observatoire privé le mieux équipé », au cout de 100 000 $. Il promit une récompense de 200 $ par comète découverte, et Barnard en découvrit cinq pendant la durée de validité de l’offre. Il en découvrit au total 14, plus deux co-découvertes :

Cette dernière fut la première comète découverte photographiquement ; elle fut par la suite perdue, mais retrouvée fin 2008, d’où son autre désignation de 206P/Barnard–Boattini.

Toutes ces découvertes permirent à Barnard de payer une partie de la maison qu’il construisait alors à Nashville pour son épouse et lui — maison encore aujourd’hui appelée « Comet House ».

L’engouement et la ferveur de Barnard attirèrent l’attention des astronomes de la région de Nashville, et ils se cotisèrent en 1883 pour lui offrir une bourse d’études de 300 $ (avec petite maison sur le campus) à l’Université Vanderbilt. La fondation de celle-ci, en 1873, a été financée par un don d’un million de dollars par Cornelius Vanderbilt [1794–1877], homme d’affaires de New York qui — bien qu’il ne soit jamais allé dans le Sud des États-Unis — espérait aider à panser les blessures infligées par la Guerre de Sécession. Barnard ne gradua jamais de l’Université, mais en reçut en 1887 le premier diplôme honoraire (un Baccalauréat en Sciences) accordé par celle-ci !

Barnard joignit les rangs de l’Observatoire Lick en 1888 (il y fut appelé en 1887 avant la fin de la construction). C’est là qu’il découvrit Amalthée, un satellite de Jupiter, le soir du vendredi 9 septembre 1892 : ce fut la première découverte d’un satellite de Jupiter depuis Galilée en 1610, et la dernière faite visuellement. Cela lui valut, quelques mois plus tard, la médaille Lalande de l’Académie française des sciences [1]. Il nota aussi pour la première fois les émissions gazeuses des novæ, déduisant correctement qu’il s’agit d’explosions d’étoiles. Sa carrière à Lick fut toutefois perturbée par un conflit de personnalité avec Edward Singleton Holden [1846–1914], premier directeur de l’Observatoire de l’ouverture le 1er juin 1888 à 1897. Holden a justement démissionné suite à de trop nombreux conflits personnels avec le reste de l’équipe. C’est là que Barnard débuta, en 1889, la photographie de champs stellaires de la Voie lactée, œuvre bientôt appréciée non seulement de lui-même et de ses collègues, mais de toute la communauté astronomique mondiale pour leur richesse et leur valeur scientifique, ainsi que pour leur beauté.

Observatoire Yerkes de l’Université de ChicagoEn 1895, Barnard devint professeur d’astronomie pratique et astronome à l’Observatoire de Yerkes. Cela lui fournit l’accès à la plus grande lunette astronomique du monde, d’un diamètre de 1 m (40″ ; ci-contre). Elle ne fut complétée qu’en octobre 1897 — en mai à strictement parler, mais un grave accident (qui ne fit heureusement aucun blessé, bien que Barnard et d’autres faillirent y mourir) reporta l’ouverture. Barnard étudia d’abord les étoiles multiples et les amas globulaires, puis par extension les étoiles variables (il découvrit notamment RS Aquarii visuellement en 1898 ).

Max WolfBien qu’ils semblent ne jamais s’être rencontrés, Barnard et Maximilian Franz Joseph Cornelius (« Max ») Wolf [1863–1932] amorcèrent vers cette époque une relation étrange de jalouse compétition, empreinte toutefois d’un sincère respect l’un pour l’autre. Wolf passA à l’histoire notamment pour son catalogue d’étoiles à grand mouvement propre [5]. Wolf, né et ayant vécu presque toute sa vie en Allemagne, visitA l’Amérique en 1893 [6] pour y documenter la construction d’observatoires et la fabrication de télescopes. Barnard et Wolf prouvèrent que les nébuleuses obscures sont véritablement des nuages de poussière et de gaz qui absorbent la lumière des étoiles situées plus loin, nous empêchant ainsi de les voir. Jusque là, on croyait plutôt que c’étaient de véritables « manques » dans le tissu d’étoiles de la Galaxie — selon Caroline Herschel, son frère William, après aperçu un de ces « trous » près de l’amas globulaire NGC 6093 (= M 80) au télescope et être resté silencieux (de surprise ?) pendant quelques secondes, se serait exclamé « Hier ist wahrhaftig ein Loch im Himmel » («Voici vraiment un trou dans le ciel») [7].

Mouvement de l’étoile de Barnard sur quelques annéesBarnard développa en même temps que Wolf (par compétition plus qu’autrement) des techniques d’imagerie à grand champ [8], les lunettes utilisées alors ayant un champ de vision relativement étroit et les télescopes réflecteurs étant considérés comme des « jouets pour amateurs » par les astronomes professionnels de l’époque. De plus, les deux travaillaient sur les étoiles à mouvement propre élevé — l’étoile de Barnard est celle au mouvement propre le plus élevé : 10,3″ par année ; voir ci-contre. Barnard la découvrit en comparant des photos de mai 1916 avec d’autres prises en aout 1894. Elle est située à environ 5,98 années-lumière de nous, dans la constellation d’Ophiuchus. Aussi, tout comme Wolf, Barnard étudia les nébuleuses obscures : il dressa en 1919 une première liste de 182 de ces objets [9] (numérotés jusqu’à 175, car certains numéro comptent plusieurs objets identifiés par des lettres en suffixe). Il commença par la suite à rédiger une seconde liste de nébuleuses obscures, dont les positions furent été déterminées par Mary Calvert (nièce de son épouse). Il ne la compléta jamais, mais Calvert et leur patron, Edwin Brant Frost, publièrent son atlas après le décès de Barnard [10]. Cette seconde liste débute avec le #201, ce qui signifie qu’il n’y a aucun objet avec un numéro entre 176 et 200 inclusivement ; de plus, le dernier article au catalogue est le #370, mais certains objets sont manquants. Les numéros 52, 131a, et 172 représentent chacun un doublon, et ils ne sont donc pas inclus dans la plupart des reprises du catalogue de Barnard.

Barnard reçut la médaille d’or de la Royal Astronomical Society en 1897 et la médaille Bruce en 1917.

La vie d’Edward Emerson Barnard se termina le 6 février 1923 à son domicile de Williams Bay (Wisconsin, États-Unis), près de l’Observatoire Yerkes, suite à des complications postopératoires aggravées par le diabète ; c’est « une attaque soudaine de troubles cardiaques » [4] qui eut raison de lui.

References

  1. FROST, Edwin Brant. « Edward Emerson Barnard », Astrophysical Journal, Vol. 58, juillet 1923, p. 1. ERRATUM Astrophysical Journal, Vol. 58, décembre 1923, p. 313.
  2. PARKHURTS, J.A. « Edward Emerson Barnard, 1857–1923 », Journal of the Royal Astronomical Society of Canada, Vol. 17, avril 1923, p. 97.
  3. [Aucun auteur mentionné]. « Obituary Notice of E. E. Barnard », Astronomical Journal, Vol. 35, N° 820, mai 1923, p. 25.
  4. SEE, T.J.J. « Brief Biographical Notice of Professor E. E. Barnard », Astronomische Nachrichten, Vol. 218, avril 1923, p. 247.
  5. WOLF, Max. « Katalog von 1053 staerker bewegten Fixsternen », Veröffentlichungen der Badischen Sternwarte zu Heidelberg (Königstuhl), Band 7, N° 10, 1919.
  6. DUGAN, Raymond S. « Max Wolf », Popular Astronomy, Vol. 41, mai 1933, p. 239.
  7. ALLEN, Richard Hinckley. Star Names: Their Lore and Meaning, Dover Publications Inc., New York (New York, États-Unis), 1963 (republication de Star-Names and Their Meanings, 1899), 563 p. + xiv. (incluant index). ISBN 0-486-21079-0.
  8. BARNARD, Edward Emerson. « Photographs of the Milky Way and of Comets », Publications of Lick Observatory, Vol. 11, 1913, p. 9–567.
  9. BARNARD, Edward Emerson. « On the Dark Markings of the Sky, With a Catalogue of 182 Such Objects », Astrophysical Journal, Vol. 49, janvier 1919, p. 1–24.
  10. BARNARD, Edward Emerson, Edwin Brant FROST, et Mary Ross CALVERT. A Photographic Atlas of Selected Regions of the Milky Way, Carnegie institution of Washington (États-Unis), 1927. Disponible en version interactive sur le site du Georgia Tech Library & Information Center, ce livre est extrèmement rare; il en existe moins de 700 copies dans le monde, valant chacune plus de 120 000 $ — une de ces copies est en accès libre à la bibliothèque de l’Université de Toronto.


 

 

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