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ÉDITORIAL

Voyager pour observer

par Pierre Paquette

2016‑09‑09 · 19 h 00 HAE

Le weekend dernier (3–4–5 septembre 2016), je me suis rendu dans la Réserve faunique La Vérendrye pour observer, suite à la suggestion de mon collègue Roger Ménard, du Club des Astronomes Amateurs de Laval. Je m’y étais rendu à deux reprises dans le passé (en 2003 et 2008), et l’idée d’y retourner me trottait dans la tête depuis ma dernière visite, mais l’occasion ne s’était pas présentée. Il faut dire que c’est tout de même environ quatre heures de route depuis ma résidence — huit heures de voyage pour observer quelques heures, c’est beaucoup, alors je préfère toujours camper dans la réserve quand j’y vais, et éventuellement y rester pour une deuxième nuit d’observation ; c’est d’ailleurs ce que j’ai fait en 2003 et 2008…

La photo ci-contre représente la vue vers le nord-nord-ouest à partir du site que j’ai choisi pour mes observations. J’étais accompagné de Roger Ménard et Jean Legros (les lumières au sol sont leur lampes d’observation et autres), et d’autres astronomes d’autres clubs s’y trouvaient aussi. Le site est réputé dans la communauté astronomique québécoise et même ontarienne pour être l’un des plus noirs facilement accessibles par la route.

Un ciel noir… Tel est le paradis de tout astronome, amateur ou professionnel. Malheureusement, s’éloigner de la pollution lumineuse devient de plus en plus difficile, tel que l’on peut le constater sur le site Light Pollution Atlas 2006 (qui propose une carte zoomable). En fait, si on regarde cette carte, un ciel complètement noir est essentiellement absent au sud de la latitude de Québec, et aucune route majeure n’y touche, outre une petite portion de la Rߛ117, sur environ 50 km. Dans le sud-est de l’Ontario, c’est le Parc provincial Algonquin qui est l’endroit le plus noir, au sud de la route 17 qui est le prolongement de la 417, elle-même prolongée par l’A‑40 au Québec. Ailleurs, on trouve un ciel noir sur l’ile d’Anticosti (sauf la pointe ouest) et dans certaines portions de Terre-Neuve–et–Labrador, mais pas dans les autres provinces maritimes. En Nouvelle-Angleterre ? On oublie ça ! Ce n’est jamais plus noir que le Parc du Mont-Tremblant… En fait, presque tous les États-Unis sont brillamment éclairés, et on ne trouve qu’une vingtaine de « trous noirs » à peine, dans certains parcs et réserves, habituellement dans les états les moins peuplés — et absolument rien à l’est d’une ligne Winnipeg–Dallas.

La conséquence de cela est qu’environ 80 % des Nord-Américains habitent à un endroit d’où ils ne peuvent pas voir la Voie lactée, notre Galaxie [1] — ce pourcentage était d’environ 66 % il n’y a qu’une vingtaine d’années [2].

Pourquoi éclaire-t-on autant ?

Bien des personnes vivent avec l’idée que plus un endroit est éclairé, plus il est sécuritaire. On entend d’ailleurs souvent les gens dire « Être une femme, je ne marcherais pas là seule ! » à propos de ruelles ou couloirs sombres. Toutefois, les malfaiteurs ont besoin de voir pour commettre leur crime, et la lumière peut aussi nuire plutôt qu’aider. Quelques exemples…

Un collègue astronome amateur me parlait il y a quelques années d’un propriétaire de grande maison sur un grand terrain bordé d’une haie de thuyas. Des lampadaires en forme de boule étaient placés le long de la haie, sur le bord de la route, et causaient un grand inconfort visuel aux automobilistes qui circulaient là. Malgré les demandes répétées des voisins pour qu’il change son style d’éclairement, il ne l’a jamais fait, prétextant qu’il voulait que sa haie soit bien éclairée pour la mettre en valeur. Toutefois, le chemin d’entrée à la propriété était invisible de la route à cause de l’éblouissement, et un soir, son fils adolescent, quittant la maison à vélo, fut fauché par un automobiliste qui ne l’a jamais vu parce que la lumière l’aveuglait… Cette triste aventure a fait changer le propriétaire d’idée, et les lampadaires se sont depuis éteints, mais il est triste de constater qu’il a fallu un mort pour que l’histoire se règle…

Outre les conséquences possibles sur les niveaux de crime, la lumière nocturne artificielle a aussi ses effets sur la faune et la flore. Par exemple, certaines espèces de tortues se dirigent vers la mer après l’éclosion de leurs œufs sur la plage (comme en fait foi cette vidéo de Sébastien Gauthier) ; la présence de villes éclairées près de ces plages fait que les tortues se dirigent plutôt vers elles — au crépuscule, la mer est légèrement éclairée par le ciel, tandis que sur terre, les arbres assombrissent le paysage —, et les tortues meurent en grands nombres, écrasées par les voitures ou ne trouvant pas de quoi se nourrir.

La santé humaine se trouve aussi affectée par la pollution lumineuse. L’éclairage nocturne dérègle en effet notre rythme circadien, pouvant causer des problèmes de sommeil. Certaines longueurs d’onde de bleu peuvent aussi altérer la production de mélatonine, une hormone très importante pour ce rythme, et qui sert aussi d’antioxydant dans l’organisme, prévenant les cancers ; la mélatonine aurait aussi un certain lien avec le diabète, l’appétit, l’humeur (dont la dépression saisonnière), le syndrome prémenstruel, et même la sclérose latérale amyotrophique (maladie de Lou Gehrig, mieux connue du public depuis le Défi Seau glacé [Ice Bucket Challenge]). La communauté scientifique est conscientisée depuis quelques années à cela, et de nouvelles études viennent s’ajouter régulièrement aux preuves déjà existantes, que ce soit sur l’effet de la lumière sur la mélatonine ou sur d’autres aspects biologiques de la pollution lumineuse [11][12][13][14][15][16] etc.

Les astronomes trouvent un certain répit depuis 2007, avec la création de Parcs de ciel étoilé — aucun au Canada ; près d’une trentaine aux États-Unis — et de Réserves internationales de ciel étoilé — celle du Mont-Mégantic fut la première, et reste la seule en Amérique —, mais même ces sites n’ont pas de garantie d’un ciel absolument noir ; la RICEMM est au niveau 2 sur l’échelle de Bortle, et le projet d’éclairage du poste-frontière de Stanstead par le gouvernement des États-Unis menace à plus ou moins long terme la qualité du ciel à cet endroit.

Que peut-on faire ?

IDA Québec préconise que la solution consiste non pas à ne pas éclairer du tout, mais plutôt à éclairer responsablement. Les nouveaux lampadaires aux diodes électroluminescentes (DEL) sont une bonne solution du point de vue économique, mais la plupart des modèles émettent beaucoup dans le bleu, perturbant comme nous l’avons vu la production de mélatonine. Une meilleure solution est d’utiliser des DEL ambrées, qui sont munies d’un filtre coupant l’émission de la longueur d’onde bleue qui est détectée par la glande pinéale (épiphyse) à l’origine de la production de mélatonine.

Outre le type d’éclairage, on peut aussi contrôler la direction de celui-ci ; à quoi bon, en effet, payer pour éclairer le terrain du voisin ou, pis encore, le ciel ? De plus en plus de gouvernements optent pour des lampadaires dirigeant (presque) toute leur lumière vers le bas et non vers les côtés ou le haut. Les moins jeunes d’entre nous se souviennent certainement des lampadaires « tête de cobra » qui éblouissaient à des dizaines, voire des centaines de mètres à la ronde… Certaines villes et villages ont encore des lampadaires en forme de boule soutenus par le dessous, ce qui crée des zones d’ombres sous ceux-ci, et par le fait même des endroits où les malfaiteurs peuvent se cacher sans être vus…

Astronomie-Québec vous invite à remarquer les sites où l’éclairage n’est pas dirigé vers où il est requis et seulement là, et à communiquer avec les propriétaires de ces sites. En utilisant de diplomatie, la plupart de ceux-ci seront enclins à changer leurs lampadaires, mais l’argument économique doit être présenté en premier, avant les arguments écologique d’abord et astronomique en dernier. Qui sait ? Peut-être que vos propres lampadaires polluent ?

N’hésitez pas à communiquer avec nous pour nous faire part de vos histoires liées à la pollution lumineuse, et n’oubliez pas : il ne s’agit pas de ne rien éclairer, mais plutôt de bien éclairer !

Références

[1]   FALCHI, Fabio, et autres. « The new world atlas of artificial night sky brightness ». Sciences Advances Vol. 2, N° 6 (3 juin 2016), e1600377

[2]   CHEPESIUK, Ron. « Missing the Dark: Health Effects of Light Pollution ». Environmental Health Perspectives Vol. 117, N° 1 (janvier 2009), A20–A27.

[3]   ATKINS, Stephen, Sohail HUSAIN, et Angele STOREY. The Influence of Street Lighting on Crime and Fear of Crime. Londres, Gloria Laycock / Home Office Crime Prevention Unit, 1991, 67 pages.

[4]   FARRINGTON, David P. et Brandon C. WELSH. Effects of improved street lighting on crime: a systematic review. Londres, Home Office Research, Development and Statistics Directorate, 2002, 60 pages.

[5]   BOGARD, Paul. « Turn Down the City Lights and Make Streets Safer ». BloombergView, 24 février 2013.

[6]   International Dark-Sky Association. Lighting, Crime and Safety.

[7]   STEINBACH, Rebecca, et autres. « The effect of reduced street lighting on road casualties and crime in England and Wales: controlled interrupted time series analysis ». Journal of Epidemiology & Community Health 28 juillet 2015.

[8]   SHERMAN, Lawrence W., et autres. Preventing Crime: What Works, What Doesn’t, What’s promising. 1996.

[9]   MORROW, Erica N. et Shawn A. HUTTON. The Chicago Alley Lighting Project: Final Evaluation Report. Chicago, Illinois Criminal Justice Information Authority, 2000, 60 pages.

[10]   BLASK, David, et autres. Light Pollution: Adverse Health Effects of Nighttime Lighting. Report 4 of the Council on Science and Public Health, 2012, 27 pages.

[11]   LUCASSEN, Eliane A., et autres. « Environmental 24‑hr Cycles Are Essential for Health ». Current Biology Vol. 26, N° 14, 25 juillet 2016, p. 1843–1853.

[12]   Scientific Committee on Emerging and Newly Identified Health Risks (SCENIHR). Health Effects of Artificial Light. Bruxelles, European Commission, 2012, 118 pages, ISBN 978-92-79-26314-9, ISSN 1831-4783, doi:10.2772/8624.

[13]   International Dark-Sky Association. Human Health.

[14]   CHO, YongMin, et autres. « Effects of artificial light at night on human health: A literature review of observational and experimental studies applied to exposure assessment ». Chronobiology International Vol. 32, N° 9, 16 septembre 2015, p. 1294–1310.

[15]   BILODEAU, Richard. « Health Effects of Artificial Lighting ». Controlled Environments, 1er avril 2013.

[16]   PAL, Uttah M. « Effect of Artificial and Natural light on the Human Body ». LEDinside 28 avril 2014.

Voir aussi le livre « The End of Night: Searching for Natural Darkness in an Age of Artificial Light » de Paul Bogard et la vidéo « Les frais cachés de la pollution lumineuse ».



 

 

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